Pourquoi tant de haine ?

25 janvier 2015 |  Par Caroline Jeanson

La situation est hors norme, inédite.

C’est la première fois qu’une profession toute entière assiste lentement, à son agonie, à son démantèlement, sur plusieurs mois,

Première fois qu’un gouvernement détruit tout un pan de son système juridique, pourtant envié dans le monde entier, au profit d’intérêts particuliers et en suivant des dogmes atlantistes et ultra-libéraux,

Première fois que l’affrontement qui oppose les détracteurs de la réforme et ses partisans se fait dans un silence médiatique quasi complet,

Première fois que les partisans de la réforme distillent autant de haine à l’encontre des professionnels.

Un déni de démocratie

C’est le premier phénomène qui frappe l’esprit : la réforme des professions réglementées, et en particulier du Notariat, devait se faire en silence, en vitesse, et par ordonnances. Durant l’été 2014, occasion toujours propice pour faire passer les « sujets qui fâchent », le gouvernement mettait en place la réforme. Si quelques courageux et lucides députés, n’avaient pas interpellé le gouvernement lors d’une séance houleuse à l’Assemblée Nationale, la messe serait dite depuis longtemps.

Que dire de ce qui s’est passé ensuite ? Consternation et effroi. Une commission parlementaire était mise en place, dirigée par Cécile Untermaier et Philippe Houillon, un rapport était confié au député Richard Ferrand, sous l’assistance d’une inspectrice des Finances. De nombreux  projets de lois « bidons » fuitaient faussement du Ministère de l’Economie, bien avant les compte rendus des rapports commandés, comme autant de leurres destinés à déstabiliser la profession qui tentait de se défendre. Découverte de méthodes que nul n’aurait imaginé de la part d’un gouvernement…

De la même façon, que faut-il dire de l’absence de concertation ? De rendez-vous obtenus entre les instances professionnelles et le Ministre et annulés au dernier moment, sans proposition de report, comme ça a été le cas au soir de la manifestation du 10 décembre ?

Que faut-il penser de la présence ininterrompue de Monsieur Macron au cours des travaux de la Commission spéciale ? Commission aux termes de laquelle le rapport Untermaier, objectif, charpenté, était balayé d’un revers de la main bien que les amendements proposés par nombre de députés allaient dans son sens ?

Que dire de l’absence des débats, du silence forcené de la Ministre en charge du dossier, Madame Taubira ?

Que dire de l’absence d’étude d’impact, anomalie d’ailleurs soulevée par le Conseil d’Etat dans son rapport du 9 décembre,  apparemment en violation avec l’article 8 de la loi organique 2009-403 du 15/04/2009 ?…

Un silence oppressant des médias.

Depuis le premier jour de l’affrontement, les médias, tous sans exception, ont été contactés. Plusieurs aspects de la réforme leur ont été soumis, tant celui de l’imbrication de cette dernière dans les exigences de Bruxelles, que dans le traité Transatlantique à venir, que sur les intérêts particuliers et clientélistes identifiés, preuves à l’appui, notamment sur des sociétés financières qui seraient prêtes à exercer la profession dès promulgation de la loi ?

Rien pas un mot, pas une ligne, qui traite vraiment, le fond du problème, hormis, et il faut leur rendre hommage à Médiapart et le Figaro (ce qui privera nos détracteurs d’une coloration politique des débats).

Seuls quelques articles factuels, qui ressemblent davantage à une dépêche de l’AFP qu’à un véritable travail d’analyse ont été publiés.

Combien d’interviews ai-je données ? Combien de dizaines et dizaines de documents sérieux et étayés, d’analyses, de dossiers de presse, ai-je adressés ? Aucun journaliste n’a repris les informations communiquées, investigué sur les intérêts particuliers, sur les enjeux au regard de la société française en cas de privatisation du droit.

L’on pourrait aussi parler des interviews données à certains d’entre eux bourrés de préjugés et pernicieux dans leurs questions. A quoi bon, chers journalistes, tendre un micro vers quelqu’un que vous ne connaissez pas, dont vous ignorez le rôle et la fonction, mais pour lequel vous avez déjà un certain mépris, et que vous avez déjà catalogué comme rentier-profiteur-privilégié, donc non secourable ? En témoigne ainsi l’édifiant sujet de M6 qui a sali l’honneur de toute une profession, sans véritablement informer le téléspectateur ?

Les raisons ? Le temps, la complexité du sujet…Mais encore? Services rendus, appels passés, pressions ? Désintérêt ? Cela ne rassure pas moins que celui dressé par le simulacre de démocratie.

Qui sera le média, l’organe de presse, le journaliste qui pour la première fois traitera le sujet en profondeur, avec ses causes, ses conséquences et ses implications ?

Silence ? Pas tout à fait….

Les snipers

Dans le silence médiatique, les affrontements se déroulent sur les réseaux sociaux. L’on y fait d’étonnantes rencontres. Ainsi, les équipes de notaires et de clercs twitteurs croisent le fer avec des personnages haineux :

Un est un notaire destitué, animateur d’un blog, véritable déversoir de haine et de contrevérités, qui diffuse régulièrement des courriers et des documents qui circulent dans la profession pour les détourner de leur sens premier et vilipender ses auteurs ;

Un autre est ancien clerc ayant échoué à un concours de création d’office, maître de conférence en droit à l’université de Toulouse II, département de géographie, auteur de livres à charge « Manifeste contre les notaires », qui rédige, chaque mois sur le site Contrepoints.org, des articles aux titres révélateurs : « Notaires, rendez l’argent ! », « Notaire : le spolié imaginaire » etc…

Un autre, encore, est un ancien notaire, également chassé de la profession, animateur d’un site d’”information”, pourvoyeur lui aussi d’informations fallacieuses.

Mais ce ne sont pas les seuls… On a aussi la surprise d’y croiser des représentants d’autorités administratives, et même des fonctionnaires de Bercy dissimulés sous des pseudonymes et se faisant passer pour des clercs qui revendiquent la liberté d’installation des notaires…

Tant de boue, tant de haine… Tant d’énergie à collaborer à la destruction d’une profession en voulant régler ses comptes avec certains de ses acteurs…

Pour ces gens là, les notaires sont responsables de tous les maux, contraignent leurs salariés à manifester, les utilisent comme boucliers humains en faisant du chantage au licenciement (!) et autres propos abjects, haineux, et dégradants surtout pour leurs auteurs.

Un lobbying inédit

Que reste-t-il aux notaires et leurs collaborateurs, bâillonnés et impuissants ? Les réseaux sociaux. Eh oui, le notaire à la Balzac est un notaire 2.0. Oui le clerc poussiéreux est un « pro de la com ».

Sur Facebook, plus de 10 pages sont consacrées exclusivement à la défense du Notariat. Nombre d’entre elles ont été mis en place par les collaborateurs, et en particulier celle de l’Association de Sauvegarde et de Promotion du Notariat (ASPN) recense sur sa page « Défense du Notariat, les Collaborateurs AVEC les notaires », plus de 2400 membres, et une activité hors norme ! C’est de cette association, qu’est partie la spectaculaire campagne de tweets de photos de collaborateurs et de notaire « à vendre », qui choque tant l’équipe de détracteurs. [la pages des #notairesfuribards est en ligne depuis le 26 février 2015]

Sur Twitter, plus de 150 notaires et collaborateurs, actifs, mobilisés, enragés, tentent d’alarmer les élus, la presse, sur les conséquences dramatiques de la réforme sur les emplois : car non, les notaires ne sont pas des nababs riches à millions, l’énorme majorité sont des petits chefs d’entreprises à l’équilibre financier précaire, qui seront dévastés par une réforme de leur tarification.

Cette vérité, elle a enfin pu sauter au visage des élus médusés, ignorants de ces conséquences, et qui ont demandé la mise en place de l’étude d’impact lacunaire, alors que les travaux de la Commission spéciale étaient déjà rendus…

Car chacun, notaire, collaborateur, a rencontré les députés, les sénateurs, qui ont, comme jamais auparavant dans l’histoire des législatures, croulé sous les courriers, les mails et les contacts.

Des centaines de maires ont signé individuellement, des motions de soutien, alarmés de l’impact de la réforme sur les territoires ruraux.

Oui, Messieurs les Elus de la République, vous nous avez ouvert vos portes, écoutés, entendus ! Nous vous remercions de votre patience, et vous avez bien compris que si, en amont, cette loi avait été précédée d’une étude d’impact, de réunions de concertations, il n’y aurait pas eu besoin, de vous assaillir pour vous faire comprendre les enjeux dramatiques de cette réforme.

Car c’est aussi en cela que l’élaboration de cette loi est une première : elle a permis aux professionnels de rencontrer les élus, tant le travail d’élaboration ressemblait davantage à une opération de destruction pure et simple plutôt qu’à une modernisation dans un but de performance.

Messieurs, Mesdames les Elus, vous avez, par votre disponibilité, suppléé aux carences, à l’indigence, aux manipulations ayant présidé à l’élaboration de cette loi.

Il n’est pas trop tard, nous le savons, pour que la réforme du Notariat soit mise en place, tout en préservant son fonctionnement, sa place de régulateur de droit, de pacificateur social, et ses emplois. Le sort de 60.000 personnes, le refus de financiariser le droit, et l’avenir juridique du pays sont entre vos mains.

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