Aujourd’hui j’ai pleuré

Empathie

Aujourd’hui j’ai pleuré.
C’est bête car pourtant rien dans ma vie privée ne justifiait ce soudain débordement.
Non aujourd’hui j’ai pleuré pendant mes heures de bureau avec une parfaite inconnue. Pour être tout à fait exacte, ce n’était plus une parfaite inconnue puisqu’entrée dans ma vie professionnelle le jour où elle m’a confié la gestion du dossier de succession de son époux.

Je suis notaire.
Des successions, j’en gère des dizaines et des dizaines par an.
J’ai l’habitude, j’ai un canevas de questions à poser, je déroule ma ligne directrice d’informations que je livre aux familles quelquefois perdues et désemparées devant cette montagne de papier et de formulaires auxquels ils sont confrontés sans y être parfois préparés.
J’explique. Je rassure. Je tempère.
En d’autres termes je me suis constituée une carapace sur laquelle glissent la douleur, la tristesse, la colère ou l’émotion.
Je reste factuelle et professionnelle.

Je suis face à cette femme et je lui lis ce testament laissé par son époux et dont elle ignore totalement l’existence.
Peu importe d’ailleurs son contenu. C’est son existence même qui la bouleverse profondément. Il avait toujours pensé à elle. Ce message, comme venant d’outre-tombe, fut accueilli par sa destinataire comme une merveilleuse preuve d’amour.
Les larmes coulent sur ses joues et finalement sur les miennes.
Nous nous regardons et nous rions de cet moment, complices quelques secondes.

Je l’ai déjà évoqué, je suis notaire mais j’aime à me dire « de proximité ». Les gens me connaissent, me saluent, rentrent spontanément à l’Etude pour apporter un petit cadeau et quelquefois me confient leur peine ou leur bonheur.
Bien sûr, ce n’est pas mon quotidien mais cela arrive de temps en temps et toujours au moment où je m’y attends le moins.

Je me rappelle de cette anecdote survenue quelques années plus tôt.
J’étais fraîchement diplômée et je renseigne une jeune femme sur les contrats de mariage.
Nous discutons et échangeons sur ce thème, quant au détour de notre conversation informelle, elle me lance que c’est une seconde union et que la première n’a pas tenu suite au décès de leur petite fille.
Les vannes sont ouvertes, elle me raconte tout : le désespoir des parents face à la maladie de leur toute petite fille, leur impuissance pour la soulager, leur incapacité à rester unis face à cette épreuve que personne ne souhaite même à son pire ennemi, l’immense douleur de la perdre …..

Je ne suis pas préparée à cela. J’encaisse physiquement. Sans doute mon visage ou mes yeux me trahissant et exposant mon désarroi et mon incompréhension face à ses confidences font que cette jeune mère souhaite se justifier : « j’ai senti que j’aurai votre écoute, je vous fais confiance, j’ai eu besoin de vous raconter tout ça ».
Je suis restée imperturbable jusqu’à la fin du rendez-vous, même si j’avais été touchée au plus profond de mon âme. Il m’a fallu du temps pour digérer tout cela.

Rien ni personne, à part une empathie naturelle, ne nous prépare à ce type de confidence.

Je n’ai suivi aucune formation en psychologie, je n’ai aucune compétence pour gérer, analyser ou accompagner les gens qui me choisissent pour un court instant comme confidente. Cependant, j’aime à m’imaginer que cette écoute a pu leur apporter un peu de réconfort.

Bien évidemment, je n’ai plus jamais eu le même regard sur mon métier.
Cette empathie, cette joie, cette disponibilité pour recueillir ces moments d’émotions chargés de tristesse ou de grand bonheur, je ne veux pas la perdre, je refuse de la sacrifier.

En effet, je refuse d’être un professionnel du droit une main sur le chronomètre et l’autre sur la calculette au nom de cette sacro-sainte rentabilité.
Je refuse que mon métier soit dévoyé par l’argent, la compétitivité.
Je veux rester ce notaire proche des gens.

Je veux conserver ce qui me caractérise aujourd’hui : être humainement disponible sans être nécessairement rentable, surtout dans ce monde qui va vite et qui ne permet plus de se poser un instant.

Sabine Andrieux